Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE de l’ASTROLOGIE

 

Historia

 

   Accueil > Historia > Sur l'histoire de l'astronomie > Kepler et les découvertes à la lunette de Galilée (1610-1611) - Partie 4

 

 

KEPLER

ET LES DECOUVERTES à LA LUNETTE DE galilée

(1610-1611)

Ce dossier a été réalisé à partir d’un mémoire de module de
Master en Histoire et Philosophie des Sciences

 

Introduction (1ère partie)

Chronologie des publications (1ère partie)

Bibliographie (1ère partie)

Les contextes personnels et historique (2ème partie)

La Dissertatio cum nuncio sidereo (3ème partie)

Le rapport sur l’observation des satellites de Jupiter

La Dioptrique

Impact historique

 

Partie 3

 

Le rapport sur l’observation des satellites de Jupiter

Kepler s’est procuré une lunette et a reproduit les observations de Galilée entre fin août et début septembre 1610. La Narratio est ainsi à l’opposé de la Dissertatio, elle n’est pas une dissertation purement théorique pouvant se permettre nombre de spéculations, mais un compte-rendu objectif et scientifique. Celui-ci ne fait que 7 pages, il est donc bien plus court que la Dissertatio d’avril (publiée en mai), et Kepler compose parallèlement la Dioptrique entre août et septembre. Ce sera le premier traité théorique sur la lunette traitant des causes très agréables de ce qui arrive à l’égard de ces doubles lentilles1, il est donc doublement armé pour rédiger la Narratio.

Dès la page de titre apparaît le néologisme de Kepler : il va maintenant parler systématiquement des « satellites » de Jupiter là où Galilée parlait de « planètes », et lui-même dans la Dissertatio de « petites lunes » et de « circulateurs »2. Cet ajout keplérien n’est pas anecdotique. En effet, Galilée parle de « planètes » tout au long du Messager Céleste sans percevoir l’intérêt de différencier les lunes des planètes traditionnelles. Mais pour Kepler, l’un des fondements du système des 5 solides platoniciens de son Mysterium Cosmographicum est qu’il n’y a que 6 planètes dans le système solaire… De plus, ses défenses de Copernic l’ont accoutumé à l’exception lunaire tant décriée, et enfin, ces nouveaux corps célestes ne doivent pas créer de confusion pour l’astrologie. Autant de raisons pour ce néologisme qui signifie « garde du corps »3.

Toutefois, la Narratio constitue une nouvelle défense du Messager Céleste, Kepler y argumente en faveur de Galilée sans renier le contenu de sa Dissertatio. Il montre que si Galilée avait voulu tromper le monde il n’aurait pas choisi les données numériques aussi lointaines de l’arrangement harmonique de la Nature (comment imaginer que des petites lunes tourneraient en quelques jours autour d’un astre mettant 12 ans pour parcourir le zodiaque ?) et aussi facilement vérifiables à la lunette. De plus, et contrairement à Galilée, Kepler s’entoure de témoins pour confirmer ses observations. Mieux, chacun fait ses observations séparément et les consigne à l’abri des regards des autres4. Kepler et ses témoins confirment ainsi l’existence des nombreuses étoiles observées par Galilée dans les Pléiades5, l’arrangement des satellites de Jupiter prêt de l’écliptique6, la présence de cavités et montagnes sur la lune7. Et, persuadé que l’anagramme de Galilée du mois de juillet annonçait des lunes pour mars, Kepler consigne ses observations de cette planète, montrant par la même occasion que les petites étoiles que l’on pouvait prendre pour ses satellites ne suivent pas le mouvement de la planète dans le zodiaque. C’est une nouvelle illustration de la consistance des résultats de Galilée8.

 

La Dioptrique

Les découvertes de Galilée et les textes que Kepler a produits en réaction, vont lui permettre de composer la Dioptrique, le premier traité théorique sur la lunette. Cela lui permet, dès la préface, de poser un regard historique sur les révolutions survenues depuis peu dans le domaine de l’optique9. Les dernières découvertes permettent à la fois de reprendre et montrer les limites de l’optique traditionnel (analysé à travers l’œuvre de Pena), de faire un compte-rendu des événements des derniers mois suivant la publication du Messager Céleste, de rappeler le contenu de son traité d’optique de 1604, et de faire la théorie des associations de lentilles dont la lunette se retrouve n’être qu’un exemple parmi d’autres.

Grâce à l’intérêt suscité par les lentilles du Messager Céleste, la Dioptrique va permettre de faire passer les idées de Kepler sur la vision (l’œil par exemple, n’émet pas de rayon visuel comme le laissait entendre la présentation du Messager Céleste). La lunette est clairement présentée comme un instrument digne de foi permettant de clore nombre de problématiques traditionnelles par l’apport d’informations inédites sur la réalité astronomique : elle place devant les yeux tout ce sur quoi on spéculait auparavant10.

Puis suivent nombre de conclusions optiques : angle maximum de réfraction11, définition terminologique qui sera reprise par Descartes (que le mouvement de la lumière vers un lieu soit exprimé par le mot incliner12), définition du point focal, étude des rayons lumineux de et à l’infini13, vision par l’intermédiaire d’un œil récepteur de lumière, humeur cristalline comme lentille convexe, image rétinienne renversée14 transmise par les nerfs optiques (et s’il y a perte de vue par une maladie, ce ne sont pas « les esprits qui rétrogradent », mais le nerf qui est supposé resserré, obstrué ou coupé, la cause est physiologique15), explications de la myopie et de la presbytie16, et enfin études séparées des lentilles convexes17, concaves18, et de leur association19 par exemple dans la lunette. On peut voir que Le Messager Céleste a permis à Kepler de tirer un plus grand profit de travaux qu’il avait effectués quelques années auparavant mais dont il n’avait pas su ou pu faire ressortir toute la richesse.

Sur les travaux optiques de Kepler on pourra se référer à la bibliographie donnée dans la première partie de ce dossier.

 

Impact historique

Paradoxalement, le soutien de Kepler à Galilée fut à la fois positif et négatif. Sans conteste les arguments du professionnel de l’astronomie et de l’optique qu’il était devenu ont pesé en faveur de Galilée et de ses découvertes. Mais d’un autre côté, la Dioptrique n’étant parue que courant 1611, la Dissertatio a aussi fourni des arguments aux adversaires de Galilée à travers les spéculations keplériennes sur les créatures vivant sur la lune ou Jupiter, les aspects astrologiques, la force magnétique, etc. De même, l’intégration historique des découvertes de Galilée aux propos tenus par les Anciens permet d’envisager une forme une forme de plagia ou de simple synthèse d’hypothèses déjà énoncées. Les remarques de Kepler quant aux légèretés de Galilée en matière d’optique, et même la réfutation de certaines explications optiques du Messager Céleste, ont montré aussi les limites de Galilée dans ce domaine. Or, si une partie de ses interprétations était fausse, que penser des autres ?

Pourtant Kepler avait comme objectif de défendre la crédibilité de l’italien en montrant qu’il aurait tout eu à perdre en créant de toute pièce le contenu du Messager Céleste et en impliquant les Médicis alors que les lunettes traversaient déjà toute l’Europe20. De plus, ses références à l’histoire de l’astronomie devaient montrer au contraire que le contenu du Messager Céleste n’était pas une forme d’OVNI conceptuel (bien que la tradition aristotélicienne soit si bien installée). Et l’énumération des derniers travaux optiques des spécialistes montrant que la lunette devait être un instrument scientifique s’intégrant dans un programme de recherche en cours qu’elle allait contribuer à développer, tendait à montrer qu’elle ne produisait pas d’illusions d’optique, qu’elle n’était donc pas à ranger dans le domaine d’une magie naturelle où les lentilles ajoutaient littéralement quelque chose à la lumière.

En fait, la prudence du professionnel conscient de s’exprimer sur des observations qu’il n’avait pu faire lui-même pouvait être détournée en une critique de Galilée et une remise en cause de l’intérêt de son petit livre. Mais ce dernier fit tout de même circuler la Dissertatio et la Narratio pour s’appuyer sur le soutien (unique) de l’astronome impérial, les avantages étaient supérieurs aux inconvénients. Cela permit aussi à Kepler de faire rééditer son traité de 1604 passé jusque là quasi inaperçu (car véritablement difficile à lire en raison et de sa taille et de sa présentation, ce pourquoi aussi, la Dioptrique sera si courte et synthétique). L’engagement de Kepler pour Galilée participera aussi à sa plus grande notoriété.

Il faut remarquer encore que les événements de l’année 1610 sont l’occasion pour Kepler de faire avancer la cause de « l’astronome militant » : les discussions sur l’organisation réelle du monde ne sont plus réservées aux théologiens, l’astronome doit s’émanciper et sortir de ses calculs. Il est même possible d’envisager de nombreuses découvertes : les progrès de l’astronomie sont de possibles nourritures permanentes pour l’esprit humain en train de maturer21, quelle révolution ! La science n’a donc pas été achevée par les anciens, ils se sont même trompés lourdement sur des points cruciaux qui s’ajoutent à ceux mis à jour par Tycho Brahe quelques dizaines d’années plus tôt (par l’observation des novæ et des comètes). Or, ces faits nouveaux s’intègrent merveilleusement dans le système copernicien tout en posant problème aux systèmes traditionnels.

Entretemps, Galilée continue ses observations à la lunette. Fin juillet 1610 il tourne sa lunette vers Saturne et découvre une forme qui n’est pas un disque ! Ce n’est que 50 ans plus tard à l’aide de meilleurs instruments, que Huygens comprendra que des anneaux encerclent la planète. En août 1610, Galilée observera des taches à la surface du Soleil, montrant définitivement que les astres ne sont pas des sphères parfaites, et donc que les cieux ne sont pas incorruptibles. En septembre 1610 Galilée observe pour la 1ère fois les phases de Vénus (observation que chacun peut faire aujourd’hui de chez soi à l’aide d’un petit télescope : effet garanti lorsque vous savez avoir Vénus au bout de l’objectif alors que vous avez l’impression de voir un croissant lunaire !). Il faut remarquer à ce sujet que l’observation des phases de Vénus sont aussi prévues par le système tychonien, et qu’elles ne mettent pas à terre le système ptoléméen. En effet, il doit y avoir aussi des phases dans le système de Ptolémée, mais Vénus ne peut pas les présenter toutes vue de la Terre si elle ne tourne pas autour du Soleil…

Un an après la publication du Messager Céleste, les astronomes du Vatican vont reconnaître la validité des observations consignées dans le petit livre22 : des nouveautés sont donc possibles dans la connaissance de la Nature, les perceptions des sens peuvent être améliorées par l’instrumentation, l’astronome est capable de parler de la réalité parfois même mieux que le philosophe, et la distinction aristotélicienne des deux régions du monde est sérieusement remise en cause (plusieurs centres de mouvement, similarités entre terre et lune, etc).

Autant de choses incompatibles avec la tradition scolastique qui mèneront paradoxalement à la première condamnation indirecte de Galilée à travers la mise à l’Index du De revolutionibus de Copernic en 1616…

Serge Bret-Morel
Avril 2006 – 17 Février 2009

 

Notes (la bibliographie détaillée se trouve dans la 1ère partie de ce dossier)

1. Lettre du 9 janvier 1611 de Kepler à Galilée, Peyroux Dioptrique p126

2. Pantin, Discussion avec le Messager Céleste p29

3. Pantin, Ibid p34 note 1

4. Pantin, Ibid p37 et 38

5. Pantin, Ibid p37

6. Pantin, Ibid p38

7. Pantin, Ibid p38-39

8. Pantin, Ibid p38

9. Peyroux, Dioptrique, préface

10. Peyroux, Ibid p17

11. Peyroux Ibid p34

12. Peyroux Ibid, p38 définition XXI

13. Peyroux Ibid, p38 à 50

14. Peyroux Ibid, p52 et 61

15. Peyroux Ibid, p54

16. Peyroux Ibid, p56-57

17. Peyroux Ibid, p61 à 74

18. Peyroux Ibid, p74 à 82

19. Peyroux Ibid, p82 à fin

20. Pantin, Ibid p8

21. Pantin, Ibid p27

22. Pantin, Ibid pXCVIII