Serge BRET-MOREL

L’ASTROLOGIE face à ELLE-MEME

PROLOGUE à une RENOVATION de la CRITIQUE de l’ASTROLOGIE

 

Historia

 

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Einstein, Kepler, et l’astrologie,

échanges avec Denis Hamel

 

 

A propos d’Einstein

 

Dans notre article Einstein a-t-il condamné l’astrologie ? nous commentions celui de Denis Hamel Albert Einstein, astrologue ? Vous voulez rire ? La fin d’un canular paru dans la revue Le Québec Sceptique, N°57, et relatant sa longue enquête sur les origines de la citation proastrologique que l’on attribue parfois encore, et injustement, au génie de la Physique. Depuis, l’auteur a pris contact avec nous pour nous signaler une référence qui n’est pas présente dans son article d’origine, nous reproduisons ci-après, et avec son autorisation, quelques extraits de nos échanges.

Il est vrai que si Einstein n’a pas attaqué frontalement l’astrologie dans les quelques lignes citées par Hamel, il fait d’elle la représentante de « l’ennemi intime » de la Raison dans la pensée de Kepler, à savoir tout un lot de croyances qui ne pouvaient que nuire à son révolutionnaire travail scientifique.

« Pour en revenir à Einstein, voici ce que m'écrivait Ken Frazier, éditeur du Skeptical Inquirer quelques semaines avant que la version anglaise de mon article sur Einstein n'y paraisse (Nov.-Déc. 2007):

Dear Mr. Hamel,

"At long last your article investigating the hoax that Einstein supported astrology is about to go into layout in the /Skeptical Inquirer/ (November/December 2007 issue). It is an excellent investigation and article. I am so sorry it has taken us so long. I am reading the proofs, which appear to be in good shape.  I assume you have reviewed them too. One small matter: On page 3 of the proofs a pgh begins, "I was able to tell Calaprice that the word /astrology/ had most likely been used only on one occasion by Einstein......" I have insert the qualifier "in print" after "used." Here's the reason: Walter Isaackson's current best-selling biography /Einstein: His Life and Universe (Simon & Schuster) /begins Chapter 17, "Einstein's God" (page 384), with these two sentences: "One evening in Berlin, Einstein and his wife were at a dinner party when a guest expressed a belief in astrology. Einstein ridiculed the notion as pure superstition." (Einstein is then asked about religion. There is no further mention of astrology in the book, and the chapter then goes on to discuss, in much detail and complexity, Einstein's views about religion.)"

J'ai pu consulter cet ouvrage en librairie et l'index renferme le mot astrologie et renvoie effectivement à ce passage.  Une source est fournie. Einstein condamnait la superstition sous toutes ses formes et l'astrologie fait partie des superstitions.  Un des ouvrages que les propagateurs de la fausse phrase utilisent est le "Cosmic Religion" d'Einstein : Or la phrase attribuée à Einstein n'y est pas et il dit plutôt ceci: « En promouvant pensée et attitude logique, la science peut diminuer la quantité de superstition dans le monde. » Source, Alice Calaprice, _The Expanded Quotable Einstein_, cite _Cosmic Religion_, p. 98

Suggérer qu'Einstein endossait la pratique de l'astrologie est une tromperie qui entre en contradiction avec ses vues sur la science et la méthode scientifique et aussi avec l'art astrologique qui, comme les religions, est dogmatique et presque immuable. Ptolémée qui a fixé les principales règles de l'astrologie a vécu au 2e siècle.

J'espère que vous pourrez ajouter à votre commentaire la référence à la biographie d'Einstein mentionnée plus haut et signée Walter Isaackson. Il renferme une condamnation sans appel de l'astrologie par Einstein.

Denis Hamel, Montréal »

Autrement dit, il existe une deuxième référence montrant qu’Einstein s’est exprimé très négativement sur l’astrologie, elle se situe au commencement du chapitre 17 du livre de Isaacson Einstein : His Life and Universe. Au cours d’un repas, alors que l’un des convives venait d’évoquer l’astrologie, Einstein ridiculisa cette discipline comme pure superstition. Nous remercions bien sûr Denis Hamel pour cette nouvelle référence qui va nous permettre de clarifier peut-être, le propos initial de notre article.

Comme on l’a déjà pourtant expliqué, nous admettons bien volontiers qu’Einstein n’ait pas cru en l’astrologie et que la citation qui circule ici et là (voir le haut de page ici est un faux inventé après la mort d’Einstein. Cependant, une autre question se pose et c’est là que nous voulions en venir : Einstein ne croyait pas en l’astrologie certes, il la considérait comme une superstition certes, il trouvait ses fondements traditionnels ridicules certes (et nous le rejoignons sur ce point), mais a-t-il milité contre l’astrologie ? Et la réponse est (pour l’instant) non. Pour citer à nouveau Denis Hamel : « Serge, tel que je vous l’ai écrit dans mon dernier message, je ne pense pas qu’Einstein ait milité contre l’astrologie. Elle ne faisait pas partie de ses préoccupations, comme en témoigne l’absence du mot astrologie dans ses papiers inédits constatée par Alice Calaprice. Je crois plutôt que l’astrologie l’irritait car il la voyait comme une superstition. En exergue à mon article sur Einstein, je cite la phrase suivante :

L'idée qu'on enseignerait à mes enfants des notions contraires à toute pensée scientifique me déplaît profondément1.

Et pour un scientifique comme Einstein, l’astrologie est sûrement à classer parmi les superstitions. »

C’est pourquoi il nous semble qu’écrire ici ou là qu’Einstein considérait l’astrologie comme une supercherie ou les astrologues comme des charlatans comme je l’avais lu sur la page consacrée à Einstein de Wikipedia France, revient à détourner par amplification les propos de Denis Hamel. Les quatre lignes du livre de Baumgardt reproduites par celui-ci, pouvaient effectivement laisser croire que l’astrologie était traitée d’ennemi intime par Einstein. Mais il n’en faisait premièrement que l’illustration d’un propos plus vaste, et deuxièmement l’astrologie est invoquée par Einstein parce qu’elle est présente dans les textes de Kepler au point d’être un sujet incontournable pour les commentateurs, non parce qu’il tenait à s’exprimer officiellement à son propos.

C’est pourquoi il ne faut pas, en écho à une invention puis récupération par le monde astrologique, induire à partir du texte de Denis Hamel que Einstein était un militant anti-astrologique ou qu’il peut être invoqué comme tel. Einstein n’avait aucun attrait pour l’astrologie, et comment s’étonner que les fondements et les procédures de l’interprétation astrologique soient à des années lumières de ses croyances et connaissances, au point qu’il les considère comme ridicules ? Je crois que nous sommes donc tous deux d’accords sur ce point (je concluais déjà à l’indifférence d’Einstein vis à vis de l’astrologie à la fin de la première version de cette page, voir plus haut pour cela).

Encore une fois, laissons Einstein en dehors des débats sur l’astrologie. Il n’était ni astrologue amateur ni sceptique militant : il rejetait l’astrologie comme superstition, et c’est déjà beaucoup. Rendons hommage à Denis Hamel pour cette clarification et la contestation de l’origine de la citation donnée en tout début de page de notre article précédent, laquelle circule assez abondamment dans les milieux astrologiques.

 

A propos de Kepler

A propos toujours des fondements de l’astrologie, Denis Hamel nous rappelle aussi cette phrase de Kepler présente à la fin d’un autre de ses articles (p34 de la revue, p6 du fichier pdf) de la série Les grands esprits manipulés par les astrologues, parue dans la revue Le Québec Sceptique (été 2003 – été 2005) :

Quand un esprit formé à la déduction mathématique est confronté aux bases déficientes de l'astrologie, il résiste longtemps, longtemps, comme une mule têtue, puis, contraint par les coups et les jurons, il finit par mettre le pied dans cette flaque boueuse2

Toutefois, si Denis Hamel semble voir d’abord dans cette phrase l’expression d’un avis très négatif de Kepler « sur l’astrologie », nous nuancerons aussi cette conclusion. En effet, que l’astrologue savant Kepler ait dénigré l’astrologie populaire de son temps c’est là quelque chose de commun à toutes les époques, il en est de même de nos jours, on pourra consulter par exemple le manifeste du Docteur en Philosophie Patrice Guinard sur son site (CURA). Lui aussi est extrêmement sévère avec le praticien commun de l’astrologie. Que Kepler ait dénigré aussi certaines pratiques populaires qu’il jugeait superstitieuses, cela en découle. Mais pourquoi donc allait-il jusqu’à rejeter tout ce qui ne pouvait relever que du conventionnel dans le système, comme les signes astrologiques ? Pouvait-il le faire sans rejeter l’astrologie tout entière ? C’est en effet ce que nous pensons, comme l’historien des sciences Gérard Simon3. Pour alimenter cette conclusion, nous renverrons à notre catégorie Astrologica, dans laquelle nous défendons l’idée que l’astrologie est d’abord une pratique, un savoir-faire artisanal sur lequel viennent se greffer des questions plus théoriques, notamment celle des fondements physiques. La pratique de l’astrologie selon nous, cimente les convictions et croyances de l’astrologue sur le plan pratique (et indépendamment ou presque des fondements) par une multitude de « petits résultats » d’interprétation au quotidien qui ne prouvent rien certes, mais qui convainquent le praticien. Nous renverrons aussi à notre catégorie Rationalis où nous constatons sans vraiment de surprise que les fondements de l’astrologie sont déconnectés justement, de sa pratique, ce en quoi ils la soutiennent bien sûr, mais sans réussir pourtant à la fonder. La notion de sympathie universelle par ailleurs, jouant le rôle de ciment artificiel (2ème partie de la page) des dits fondements.

Grâce à cela, nous pourrons voir dans la citation de Kepler donnée ci-dessus, l’aveu malgré tout, d’une certaine valeur de la pratique de l’astrologie bien qu’il considère que les fondements traditionnels n’en aient pas ou que très peu. C’est pourquoi d’ailleurs il tenta de refonder physiquement l’astrologie, autrement dit de rendre compte autrement de ce qui pouvait fonder certaines convictions nécessairement positives qui étaient les siennes. En somme, au temps de Kepler comme aujourd’hui, l’astrologue savant ne peut se satisfaire des fondements traditionnels de l’astrologie. Mais il ne faut pas y voir un désaveu « de l’astrologie », à notre avis plutôt un désaveu « d’une partie de la tradition astrologique », bien souvent d’origine populaire. Un peu comme si deux traditions différentes (savante et populaire) coexistaient dans le monde de l’astrologie, s’affrontant continuellement et s’accusant mutuellement de méconnaître « l’astrologie » parce que telle ou telle pratique est rejetée par les premiers mais retenue par les seconds… Au final, non seulement les débats sur l’astrologie sont rendus plus flous, mais il faut ajouter aussi que les médias ont tendance à donner la parole aux astrologues populaires (en général rédacteurs d’horoscopes) dont les discours, bien que souvent absurdes, sont aussi plus accessibles au grand-public. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons tenu à nuancer la portée de cette appellation d’astrologie savante dans notre catégorie Astrologica > Le milieu astrologique. Elle ne doit pas être confondue avec une sorte « d’astrologie cultivée » rappelant la notion de semi-érudition employée par le sociologue Adorno pour caractériser les rédacteurs d’horoscopes de presse, voire tous les astrologues.

Mais fermons cette parenthèse ; nous essayerons de revenir plus longuement sur les quelques citations attribuées à Kepler dans un autre article que nous intitulerons peut-être Ce que Kepler disait de l’astrologie. Ce sera l’occasion de faire le point en partie au moins, et références à l’appui, sur la question du point de vue de Kepler. En effet, Denis Hamel (et d’autres sceptiques) ont raison de rappeler les critiques de Kepler à l’encontre de l’astrologie, de ses fondements, ou des astrologues eux-mêmes pour protester contre l’enrôlement de Kepler par des astrologues trop militants (certains appuient en effet sur son autorité, des positions qu’il aurait lui-même rejetées). Mais les astrologues ont-ils tort de rappeler ses travaux sur l’astrologie et quelques affirmations qui elles, vont dans le sens d’une croyance ou de convictions positives à propos de l’astrologie ? Nous reviendrons donc sur cela plus tard en essayant de nuancer les conclusions de chacun. Si Kepler rejetait toute une partie de l’astrologie, il en acceptait toute une autre, on ne peut donc ni conclure que Kepler ne croyait pas « en l’astrologie », ni non plus qu’il y adhérait intégralement.

Mais pour bien rendre compte de la difficulté du problème, Denis Hamel nous rappelle à juste titre que la position de Kepler était tout de même très tranchée :

« Serge, voici une citation tirée justement de Simon sur le rejet presque complet des outils de l’astrologue, outils utilisés encore aujourd’hui par les astrologues. Dans mon article sur Kepler, je cite ce passage : « Dans sa correspondance, il revient constamment sur le fait qu'en dehors des seuls aspects8, il rejette tout ce qui règle les interprétations traditionnelles. C'est dans cet esprit qu'il s’adresse encore en 1606 à Thomas Harriot :

 " J'apprends qu'un malheur t'est venu de l'astrologie.  Je te demande si tu la crois digne de se voir attribuer un tel pouvoir. Pour moi, voilà déjà dix ans que je rejette complètement la division en douze signes égaux, les maisons, les dominations, les triplicités4 ; je ne retiens que les seuls aspects5 et ramène l'astrologie à la doctrine harmonique6" » ».

Effectivement, en survolant par exemple les deux « horoscopes » établis pour le conte de Wallenstein, on voit de façon flagrante que Kepler n’utilise quasiment que les transits et précise toujours « les autres astrologues disent (ou pensent) que » dès qu’il se réfère exceptionnellement aux signes astrologiques, aux maisons ou d’autres facteurs que lui-même ne reconnaît pas. Il faudra donc commencer par bien distinguer la question Kepler croyait-il en l’astrologie ? de la problématique Kepler croyait-il en une influence astrale ?l’enjeu crucial du problème est en fait la question de la valeur de la tradition astrologique. Peut-on croire en une influence astrologique et rejeter tout ou (grande) partie de la tradition astrologique (ce que faisait Kepler avec les outils astrologiques) ? Cette question des limites de la tradition astrologique devrait d’ailleurs constituer le lot quotidien des interrogations du penseur astrologue un tant soit peu humble et objectif… La pratique d’interprétation des aspects astrologiques de Kepler est donc proprement astrologique (ce en quoi les astrologues s’y reconnaissent) mais ne correspond plus qu’à une partie seulement de la pratique astrologique traditionnelle. En cela on peut affirmer clairement que Kepler avait une pratique astrologique. Cependant, le fait qu’il rejetait tant d’outils traditionnels (et de fondements) nécessaires à l’interprétation astrologique, amène à nuancer le jugement : Kepler ne rejetait-il pas plus qu’il ne retenait de l’astrologie traditionnelle ? Nous essayerons donc de revenir sur cette épineuse question de ce que disait Kepler de l’astrologie et des astrologues, en nous référant notamment à l’article que Denis Hamel lui a consacré, celui-ci regorgeant de citations référencées.

A suivre donc…

Serge BRET-MOREL
Octobre 2009
Mis en ligne le 21 octobre 2009

 

1. « I dislike very much that my children should be taught something that is contrary to all scientific thinking ».   Frank, Philipp, Einstein, his Life and Times, p. 280, traduction de l'auteur, source indiquée par Denis Hamel

2. Dans la dédicace de Kepler à son protecteur, l’empereur Rodolphe II, et d'autant plus audacieux et même impertinent que ce dernier était fervent d'astrologie. Provient du De Stella Nova in Pede Serpentarii, Gesammelte Werke, Vol. 1, p. 151.  Traduction française de l’auteur à partir de la traduction anglaise fournie par Koestler, The Watershed, p. 39 sources indiquées par Denis Hamel

3. L’astrologie de Kepler : le sens d’une réforme, Gérard Simon, J.Kepler Mathematicus, quatrième centenaire de la naissance de Johannes Kepler, 1973, édité par la Société Astronomique de France. Il développera cet avis plus longuement dans la thèse qu’il consacrera à Kepler, et dont la version publique a été éditée sous le titre Kepler astronome astrologue chez Gallimard (1979).

4. Angles que font entre eux les astres tels que vus de la Terre.  Certains angles sont favorables, d’autres maléfiques.

5. Douze signes divisés en quatre classes d’éléments de trois signes chacune donnent quatre « triplicités » : Terre, Eau, Air et Feu.

6. Simon, Kepler astronome-astrologue, p. 93.  Les soulignés sont de Denis Hamel